Ce que nous ont apporté

les Hippies

 

version Acrobat / Adobe Reader :

Cheveux longs, chemises à fleurs, consommateurs de drogues, peu enclins au travail et cultivant la cool attitude : voilà le cliché plus ou moins facile qui se présente à nous à l’évocation du mot hippie. La liberté sexuelle et le rejet de la société de consommation seraient les principaux leitmotivs d’une jeunesse alors tourmentée et d’une poignée d’illuminés ; par la transgression de la loi, ils auraient entretenu, dans une naïveté anarchiste, une vaste utopie... Pourtant, bien plus qu’une liberté sexuelle ou qu’une critique du capitalisme, c’est une déferlante humaniste qui à brisé les barrières et insufflé une énergie porteuse d’un nouveau savoir. Mais qui étaient ces hippies et quel héritage nous ont-ils laissé?

Le mouvement hippie fait son apparition dans les années 60 à San Francisco. Les USA sont alors à leur apogée quand ils assistent à l’émergence d’une nouvelle conscience. La jeune génération ne trouve plus sa place dans les carcans moraux imposés par une société américaine traditionaliste et puritaine. Ces militants contre la folie de la boucherie militaire et civile — la guerre du Vietnam ébranle incontestablement les esprits—, remettent en cause le modèle économique et social ; ainsi s’engagent-ils dans de nombreuses luttes contre les inégalités (féminisme, homosexualité, droits des Noirs etc.)... Le pays connaît un changement radical alors qu’il mène des croisades pour imposer, de façon paternaliste, ses conceptions politique et économique, il voit sa jeunesse rebelle bouleverser l’ordre et la loi établis. Aucune légitimité de l’Establishment n’est reconnue ni authentifiée.


A l'assaut d'un âge nouveau
Véritable révolution du désir, le mouvement hippie prône des idées de non-violence, d’écologie, de retour à la nature, de partage. De philosophie hédoniste, les Hippies partent à l’assaut d’un âge nouveau : ils s’enrichissent de cultures orientales et cherchent à explorer les profondeurs abyssales de leur inconscient par l’expérimentation de drogues douces et dures, dont le LSD. Certains embrassent le Bouddhisme, l’Hindouisme ou encore la religion américaine indigène et s’écartent définitivement des valeurs traditionnelles bourgeoises. Pourtant élevés dans l’abondance, ces enfants du baby-boom marqueront leur époque par leurs idées contestataires ; ils participeront à un développement massif de l’information n’ayant pas encore accès au pouvoir, ils se servent des domaines artistiques pour diffuser leurs peurs, leurs révoltes, leurs idées, leurs conceptions du monde ; c’est la contre-culture. La musique rock et psychédélique déferle sur le monde entier. Les concerts remplacent les messes, avec une nouvelle mise en scène de l’iconographie. Les Beatniks devenus Hippies font triompher le non-conformisme (par exemple, l’art voit naître le dadaïsme, celui-ci
s’étayant sur un mouvement de révolte datant de 1916). Ils trouvent refuge dans une marginalité qui n’est qu’apparente puisqu’ils inventent un monde nouveau. Il semble compréhensible alors que la révolte hippie ait servi de modèle pour le reste du monde car c’est tout un mode de pensée qui se déploie. Et avec lui, une énergie et une créativité nouvelles. Dans tous les pays occidentaux, la jeunesse est dans la rue et proteste. Malgré peu de structures — leur style de vie est nomade ou communautaire — ces enfants-fleurs sèment les graines d’une culture novatrice ; celle-ci, bien qu’excluant tout engagement politique, vise le libre accès à la connaissance pour tous. Quelques quarante ans plus tard, c’est ce que proposent la cyber culture et Internet (leur savoir se retrouve chez les pionniers de l’informatique), en se mettant au service du plus grand nombre...

Mettre la vie en terme de sens
Prophètes de la jouissance sans entraves dont le corps récolte les effets, les Hippies font décliner l’ordre et toutes les limites. Ils cherchent et briguent à leur façon le Nirvana, jouant avec les pulsions de mort et frôlant l’anéantissement par le plaisir. La sexualité éclabousse la morale judéo-chrétienne et ses tabous. Et pourtant, les jeunes, à l’image du Christ, tendent l’autre joue face aux agressions des policiers. L’heure est aux nude-in. aux love-in,à Woodstock. sans honte du corps. Totalement pacifistes et férus de spiritualité, la drogue, qui a toujours occupé un thème central dans leur quête mystique, les plonge au coeur de perceptions inconnues. Lucides, ils le furent pourtant en quelque sorte, en « perçant à jour le néant d’une société », pour paraphraser Paul Ricoeur. Et plus encore, pour oser s’affronter à des interrogations existentielles. Car tout le mouvement hippie a eu à coeur de confronter l’individu à lui-même, avec la volonté de développer non pas l’outil mais l’être humain et de mettre la vie en terme de sens. Plutôt que de vouloir changer la société, les Flower Power proposent des valeurs fondées sur la paix. Avec le partage de l’information et la fin de la propriété, c’est une modification totale d’une manière de pensée qui s’impose. Le qualitatif prime sur le quantitatif. L’autogestion libère et responsabilise.

L’écologie participe à mettre la vie en actes et à l’inscrire dans un avenir. Enfin, toutes les différences sont intégrées, qu’elles soient raciales, sexuelles, civiques...
Bien évidemment, une société fondée sur l’utopie ne pouvait aboutir dans son intégralité. La loi est la condition sine qua non pour que des libertés émergent, tout autant que le désir naît de la frustration, comme le disait Lacan... L’idéal communautaire finit par s’étioler mais les moyens d’expression de la contre-culture intéressèrent vivement les industries. Les traces de cette révolte insolente sont encore visibles et le message anti-élitiste, symbole de ces années-là, n’est pas totalement oublié... Ce que nos ados tentent de nous démontrer...

Texte publié dans le numéro n°30, Décembre-Janvier 2006, de Signes & Sens Magazine